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Coronavirus : récit d’Eliane Vaudry-Houle, technicienne d'intervention en loisir au front

Eliane est au front. Malgré tout, elle se débrouille pour offrir du loisir à ses patients avec le sourire : « On est vraiment un rayon de soleil dans nos milieux. »



La santé mentale est un sujet qui me tient à cœur. C’est un volet souvent négligé dans notre système de santé. Le confinement actuel est difficile à vivre pour de nombreuses personnes, créant beaucoup de stress et d’anxiété. Les patients de l’unité psychiatrique de l’Hôpital Jean-Talon, où travaille mon invitée d’aujourd’hui, la technicienne en loisir Eliane Vaudry-Houle, ne font pas exception.


« Au niveau de la santé mentale, c’est certain que ce qui se passe avec la pandémie, ça inquiète beaucoup les patients, me rapporte Eliane. Le stress et l’anxiété augmentent. Il y a plus de risques d’agressivité verbale ou physique. Ça demande beaucoup d’adaptation. La clientèle est stressée, mais moi aussi. À chaque fois que je vais travailler, je ne sais pas quelle nouvelle va m’attendre. »


Pour ce qui est des activités de loisir, au début de la crise, Eliane faisait comme d’habitude. Graduellement, des restrictions ont été imposées. La première consigne qu’elle a reçue, c’est de ne plus faire d’activités de groupe et tout le monde devait rester à 1 mètre de distance. D’autres directives sont ensuite entrées en vigueur : l’interdiction des visites de l’extérieur, l’interdiction de commander de la nourriture des restaurants et l’interdiction des sorties pour les patients. Ils ne pouvaient même plus aller fumer dehors. Les infirmières leur donnaient des « patchs » ou des gommes avec de la nicotine pour combler ce besoin.


Par la suite, les patients ont été confinés à leur chambre sans pouvoir aller dans les salles communes, marcher dans les corridors de l’unité, jouer au ping-pong ou regarder la télévision. Malgré que les patients comprenaient généralement la situation, certains sont devenus plus agressifs. « Un patient nous a même dit qu’il se sentait comme s’il était en prison ». Un peu oui.


Heureusement, un bon technicien en loisir a une excellente écoute et sait montrer à sa clientèle qu’il est compréhensif et empathique. Donc nous vivons peu de comportements réprobateurs de la part de nos usagers. Au contraire, nous attirons la reconnaissance. Malgré les circonstances actuelles difficiles, l’attitude des patients envers Eliane lui permettent de garder la tête hors de l’eau et l’encouragent à garder le moral : « Pour ma part, c’est surtout les commentaires des patients. Surtout depuis qu’ils sont confinés dans leur chambre, je sens qu’ils ont hâte de faire quelque chose pour se changer les idées. Oui, ils ont des problèmes, mais la plupart d’entre eux savent être reconnaissants envers le travail qu’on fait pour eux. Ça ne m’est jamais arrivé, même avant la crise, qu’un patient soit agressif physiquement envers moi. »


Eliane s’est retrouvée à ne pouvoir qu’animer des activités comme le bingo ou des jeux

de société géants permettant de conserver la distance sécuritaire, respectant donc les nouvelles directives. Maintenant que les patients sont confinés complètement, elle fait la tournée des chambres régulièrement en offrant aux patients diverses activités : « Je passe avec mon chariot pour remettre des jeux que les patients peuvent faire à leur rythme dans leur chambre, de façon autonome. Des jeux comme des sudokus, des mots croisés, des quiz, des devinettes, etc. Ce qui fonctionne bien aussi, c’est la lecture.


J’ai construit des recueils de poésie, de nouvelles littéraires et de pièces de théâtre libres de droit sur Internet. Je les ai imprimés, assemblés et distribués. Le dessin et les mandalas. L’animation s’est progressivement restreinte et Eliane avoue être arrivée à court d’idées : « Je me suis beaucoup référée à l’ancienne technicienne en loisir et à une collègue d’un autre milieu en santé mentale, qui m’ont donné des idées supplémentaires. J’ai commencé à faire une nouvelle programmation, parce que celle que j’avais planifiée n’était plus adéquate! Je me suis rendue compte que j’ai travaillé pour rien, car il y a encore eu de nouvelles mesures. »


Eliane a notamment dû annuler toutes les activités prévues pour Pâques et elle a dû s’orienter uniquement vers des activités individuelles : « À un moment donné, j’ai fait une activité de bricolage qui a duré toute la journée pour moi. J’accordais 30 minutes par patient. Quand un patient avait fini, je recommençais la même animation avec un autre patient, jusqu’à temps que tous les patients intéressés aient fait l’activité. C’était correct, mais en même temps, c’était un peu plate pour les patients, car ce que plusieurs aiment de ce type d’activités, c’est de socialiser entre eux. »


« Après tout ça, je me suis dit qu’il ne pouvait y avoir pire… » Je te rassure, Eliane, nous sommes nombreux à avoir eu cette pensée dans les dernières semaines! « Mais là, tout d’un coup, notre gestionnaire voulait parler à tout le monde. J’apprends à ce moment qu’il a été décidé de vider l’unité parce qu’ils veulent utiliser cet espace pour accueillir

des patients ayant la COVID-19. Je me suis dit que je ne pouvais pas faire de loisirs pour cette clientèle donc je me suis demandé ce qui allait arriver avec moi… »


Moment stressant dans une époque déjà stressante! Finalement, quelques jours plus tard, les gestionnaires sont revenus sur leur décision et progressivement, les patients de l’unité psychiatrique sont revenus aux bons soins de cette équipe de l’Hôpital Jean-Talon, qui aura donc pu demeurer intacte et continuer à travailler dans leurs fonctions initiales. Un stress de moins qui a certainement été plus que la bienvenue pour cette guerrière qu’est Eliane Vaudry-Houle.


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Dans le prochain texte, je réfléchis avec mes trois invitées, Meriem Cherouati, Judith Bérard et Eliane Vaudry-Houle, sur l’après-crise ainsi que sur la place du loisir dans notre société. Revenez demain pour lire la conclusion de cette série.


Sébastien Tremblay

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